UN POUVOIR DE SUGGESTION CRESCENDO
Dès la séquence de l'entretien, Jack paraît déjà ne pas pouvoir échapper à son évolution, telle une fatalité. En effet, lorsque le directeur de l'hôtel parle du gardien précédent, le plan bascule sur Jack dès que le directeur évoque le massacre. Ce qui associe la folie et les meurtres de Charles Grady à Jack. Et le plan de revenir sur le directeur au moment où ce dernier a fini de raconter le déroulement du drame.
Par ailleurs, lors de cet entretien, le champ/contre-champ (a priori une structure égalitaire), différencie les deux hommes et donne au directeur une position dominante. De fait, le directeur est situé au centre de l'écran, (sa position comporte de la prestance), et il y a dominance du rationnel et du matériel -donc du monde sensible- dans le cadre avec les objets sur le bureau, et le monde extérieur évoqué avec la fenêtre derrière lui et le drapeau américain. En revanche, Jack est écrivain, donc l'imaginaire est très présent et l'emporte sur le rationnel : Jack appartient donc plus au monde intelligible, et derrière lui se trouve un espace clos -pas de lignes de fuite mais des lignes verticales- ne lui laissent aucune possibilité de fuir, sa position dans le cadre est décentrée et affaissée. De plus, Jack semble avoir signé un pacte -les bols sur le bureau- en trinquant avec le directeur. Jack est donc déjà dominé par l'hôtel Overlook, par la mise en scène.
On peut également s'attarder sur la présence de la caméra, visible dès le générique lorsque la voiture semble surveillée lors de son trajet, vers le huis-clos postérieur, qui est de plus en plus liée à Jack au fur et à mesure que le spectateur avance dans le récit filmique. Ainsi, lors de la visite de la chambre 237 par Jack, il y a une vue subjective de celui-ci, mais nous ne le comprenons que lorsque Jack ouvre la porte de sa main et que nous le découvrons ensuite. Cette vue subjective est d'abord comprise comme appartenant à la présence qui semble observer les personnages durant presque tout le film. Cette assimilation Jack/présence débute lorsqu'il perd complètement pied avec la réalité et ne cesse de croître ensuite. De fait, lorsqu'il se rend au "bal", Jack apparaît quasiment comme un fantôme dans une sorte de brouillard qui enveloppe le couloir. Lors de la découverte par Wendy des écrits de Jack, qui se résument à la répétition d'une phrase : All work and no play makes Jack a dull boy (soit "Tout ce travail et pas de jeu font de Jack un garçon morne"), nous avons à nouveau co-présence de l'esprit qui surveille et de Jack au moment où Wendy tourne le dos à la caméra, puisque l'ombre de Jack apparaît tout de suite à droite du cadre -renvoie à tout ce qu'il y a de mauvais en lui et fait référence à l'expressionnisme allemand. Par ailleurs, il apparaît comme une ombre durant tout le plan, et il y a retour de l'ombre dans plusieurs plans de cette scène ! Enfin, lors de la course dans le labyrinthe enneigé, la caméra suit Dany et représente Jack/le danger...
L'ironie constante de Jack le prédestine donc à son évolution, dès l'entretien puis dans son évocation sans pincettes du massacre des pionniers dans la voiture pour Dany, au bar lorsque Wendy lui parle de la femme qui a tenté d'étrangler Dany,... et une scène située lorsqu'il est sensé commencer à écrire -dans la partie Un mois plus tard- le montre dominant la maquette du labyrinthe. Un faux raccord regard après un plan sur son visage convainc le spectateur qu'il assiste à une plongée sur la maquette mais en fait, le rapprochement de la caméra prouve qu'il s'agit du vrai labyrinthe, avec Wendy et Dany au centre. Nous avons l'impression que Jack domine le vrai labyrinthe, comme une gigantesque présence. Or, Wendy ayant déjà parlé de l'hôtel comme d'une véritable figure labyrinthique au cuisinier, il semble que Jack a déjà une ombre qui plane au-dessus de sa famille, et que nous avons affaire à un présage du danger futur. La musique faisant explicitement référence à la magie durant la plongée sur le labyrinthe renforce l'hypothèse.
Pour terminer, lors de la partie lundi, Jack réitère trois fois son v½u de rester à jamais dans l'hôtel, lui conférant une dimension magique, et renvoyant aux jumelles de la séquence précédente, qui avaient formulé un v½u presque similaire -"viens jouer avec nous Dany, à jamais". Aussi y'a t-il un parallèle entre Jack et les jumelles, entre l'écrivain et les fantômes, liant de plus en plus le personnage aux spectres.
Enfin, la scène finale, composée essentiellement d'un long travelling avant dans le hall de l'hôtel, nous montre Jack sur une des photos accrochée sur un mur. La musique est celle du bal où Jack se trouvait dans une des scènes du film. Or, sur la photo, on voit Jack au bal du 4 juillet 1921. Celui-ci est donc définitivement prisonnier de l'hôtel, les lignes interstitielles entre les différents cadres des photos formant comme les barreaux d'une cage. La musique qui semble extra-diégétique* se révèle être diégétique*. En effet, cette dernière croît à mesure que l'on s'avance des photos, et se clôt par des applaudissements et un brouhaha à la fin du générique. Elle appartient à une deuxième diégèse*, à l'intérieur du cadre où Jack se trouve. Jack succède à Charles Grady comme serveur de la réception, donc comme serviteur des fantômes. Cependant, enfermé mais libre dans un univers parallèle, il fait partie de la mémoire de l'hôtel. Et rester dans les mémoires, n'est-ce pas le rêve de tout artiste ?